Un vent social nouveau soufflerait des côtes marocaines aux marches irano-afghanes. Les premiers commentateurs et les médias parlaient de révolutions, affublées de noms aux consonances orientalistes. La médiatisation des événements et les investissements réalisés pour les couvrir légitimaient une marketisation logique de ces événements. Cependant, sans rentrer dans les débats historiques et d’analyse socio-politiques, sans insister sur les trajectoires multiples et spécifiques de chaque société civile, nous pouvons nous interroger sur les raisons du manque de lisibilité et corrélativement, les lacunes dans l’anticipation de ces événements. Ne pouvant traiter toutes les situations pays par pays, l’exemple de l’Irak peut nous éclairer.
Tout d’abord, la survenance du mouvement des sociétés civiles, enfin visible à certains, du Maghreb au Machreq, a été décrite comme une surprise de taille. Personne ne s’attendait à cette résurgence sociale dans des pays « sous contrôle ». Toutefois, cette surprise ne l’a réellement été que pour les commentateurs de l’instant, caractéristique d’une société post-moderne, celle du temps immédiat. A temps immédiat, analyse immédiate. Or, comme pour chaque analyse, et encore plus pour l’analyse politique et sociale, dont découle celle de l’évolution des risques et des menaces, le détour historique et culturel est irrémédiablement nécessaire. Pour être plus précis, un échange constant et dynamique entre présent et passé, avec des amplitudes plus ou moins longues, devient l’outil incontournable d’analyse. En effet, les débats contemporains sur l’évolution des régimes politiques dans les pays, où la confession musulmane est dominante, ont toujours été cantonnés à un temps et à une durée très circonscrits : de 1967 à nos jours. Rares sont ceux qui, en dehors des cercles d’analyse politique, vont prendre en compte l’évolution de ces mêmes sociétés sur un temps beaucoup plus long, remontant aux tournants décisifs que furent la transition entre la domination des royaumes arabes et la domination ottomane ou encore de la confrontation de la Nahda au Nationalisme régional, porté par le réalisme politique des puissances dominantes de l’époque (principalement, la France et le Royaume-Uni). Néanmoins, cette prise en compte est déterminante. Nous n’aurions pas été surpris, et nous aurions pu anticiper.
L’analyse de la situation politique et sociale en Irak connaît la même problématique. Commenter les exigences actuelles d’amélioration des conditions de vie et du cadre social de la population doit s’inscrire dans l’échange entre le temps long et le temps court de l’histoire régionale irakienne. Dans le temps long, le territoire de l’actuel Irak a toujours été le théâtre de jeux de domination entre des populations aux socles culturels, linguistiques et historiques différents. La notion de conflit et les jeux de domination s’inscrit dans la construction de la société irakienne. Il en a résulté des périodes fastes, dont le moteur fut cette compétition entre les peuples de Mésopotamie. Dans un temps plus récent, malgré le canevas autoritaire imposé par le régime de Saddam Hussein, l’esprit de compétition, national et régional, a été préservé au sein de la population irakienne. Aujourd’hui, cette compétition, économique, sociale, culturelle renaît. Elle se concrétise progressivement entre la zone autonome kurde, Bagdad et Bassorah. Les améliorations matérielles des conditions de vie sont un des aspects de cette compétition protéiforme. Toutefois, les exigences de la population irakienne pour une meilleure redistribution des ressources ou l’accès aux besoins de base (électricité, eau, santé,…) s’exacerbent, car elles ne prennent plus leur place dans cette compétition. Dès lors, l’explosion sociale peut redevenir une réalité comme lors des manifestations au plus fort de l’été 2010 à Bassorah ou à Bagdad, lorsque le manque d’électricité rendait la vie insoutenable…
Chaque pays a une trajectoire propre. Par conséquent, les amalgames ne favorisent en aucun cas une analyse claire et efficiente de l’évolution socio-politique, et par conséquent une analyse des risques et des menaces. Entre Amman et Bagdad, il y a 1h30 de vol et une multitude de différences.
par Irfan Duman, Représentant GEOS en Irak




