La monarchie saoudienne déverse 36 milliards de dollars de largesses sur sa population. Le régime iranien bombe le torse et cherche à faire croire à sa sympathie envers les manifestants: face au vent de révolte qui souffle sur le monde arabe, les deux poids lourds régionaux ont réagi cette semaine, chacun à sa manière et selon ses enjeux, l’un cherchant à limiter les dégâts, l’autre à multiplier les gains.
Après des décennies de paralysie, la donne au Proche-Orient est déjà bouleversée durablement par cet « hiver de colère ». Mais les questions ultimes, pour beaucoup, restent posées: la monarchie saoudienne pro-occidentale échappera-t-elle à la contagion, l’Iran réussira-t-il à accroître son influence régionale aux dépends des alliés de Washington en déconfiture?
« S’il y a un soulèvement en Arabie saoudite, l’impact en sera inimaginable », estime Theodore Karasik, spécialiste des affaires régionales de l’Institut d’analyse militaire pour le Proche-Orient et le Golfe, basé à Dubaï. « Les responsables politiques y seront confrontés pendant des décennies. »
Tant l’Iran de Mahmoud Ahmadinejad que l’Arabie wahhabite sont déjà touchés par l’onde de choc partie de Tunisie il y a deux mois. L’opposition iranienne, réprimée après la « vague verte » de contestation de la réélection du président extrémiste en 2009, a relevé la tête. Et les souverains saoudiens voient leur pouvoir absolu remis en cause de manière inédite.
Riyadh s’est précipité pour soutenir la monarchie sunnite de Bahreïn, confrontée à la révolte de la majorité chiite dans le minuscule archipel. Pour les Saoudiens et les autres dirigeants sunnites du Golfe, inquiets, les chiites de Bahreïn sont une tête de pont potentielle pour l’Iran.
Dès mercredi, le souverain de Bahreïn s’est entretenu d’urgence avec le roi Abdallah, quelques heures à peine après le retour du souverain saoudien d’un long séjour médical à l’étranger.
Autre signe d’inquiétude, avant même que son avion ne se soit posé, Abdallah, vieux monarque de 86 ans, faisait publier le décret annonçant le déblocage de 36 milliards de dollars de programmes sociaux, logements et crédits.
Car le royaume n’est pas épargné par les appels à manifester, relayés par les réseaux sociaux. Le 11 mars, les Saoudiens seront dans la rue pour exiger des réformes et plus de libertés, notamment pour les femmes, ainsi que la libération d’universitaires incarcérés pour avoir constitué un parti politique.
Pour Nicholas Burns, ancien haut responsable du département d’Etat américain, si la révolte est « plus importante à Bahreïn et en Libye, il y a cependant toutes les raisons de croire qu’elle continuera à se propager ».
Téhéran, comme à son habitude, pratique le double langage: l’Iran est présenté comme précurseur des révoltes actuelles, ses dirigeants affirmant qu’elles s’inspirent de la révolution islamique de 1979 qui renversa le chah pro-occidental.
Mais lorsque l’opposition redescend dans la rue, galvanisée par la réaction en chaîne des soulèvements arabes et réclamant la chute du Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, elle subit à nouveau la répression. Ce qui n’a pas empêché Ahmadinejad de dénoncer le dirigeant libyen Kadhafi pour le crime « inimaginable » de bombarder sa propre population.
Une « hypocrisie » du régime de Téhéran maintes fois dénoncée par les dirigeants occidentaux. Reste que l’Iran pourrait bien tirer les marrons du feu des révoltes en cours, tout comme il a tiré parti des guerres d’Irak et d’Afghanistan pour accroître son influence régionale.
Hosni Moubarak son vieil ennemi est parti et la nouvelle Egypte ne sera sans doute pas aussi alignée que lui sur la politique américaine vis-à-vis de l’Iran. Le soulèvement bahreïni, mené par les chiites, tout comme la pression croissante sur le président yéménite allié des Etats-Unis, pourraient aussi offrir de nouveaux espaces politiques à l’Iran.
Et tout craquement dans la domination royale sur l’Arabie saoudite, qui compte également une petite minorité chiite, sera le bienvenu pour Téhéran.
Signe que son champ d’action s’élargit, Téhéran a envoyé deux navires de guerre franchir cette semaine le Canal de Suez, pour la première fois depuis 1979, en route pour la Syrie. Une incursion méditerranéenne qui vient en écho au renforcement des liens militaires avec les pays du Golfe, Qatar, Oman…
Pour Ehsan Ahrari, analyste régional basé aux Etats-Unis, en tout cas, « la vague du pouvoir populaire est si forte que, soit le Proche-Orient deviendra démocratique, soit il retombera sous un contrôle encore plus féroce ». Et, ajoute-t-il, « que ce soit l’un ou l’autre, les jours d’influence des Etats-Unis sur le cours des événements au Proche-Orient sont comptés ».
Si nombre d’experts prédisent une ère chaotique dans la région, la seul chose sûre est que les nouvelles voix qui s’élèveront dans le nouveau Proche-Orient seront bien plus jeunes, habituées du Web et bien plus diversifiées.
Un vent de modernité susceptible de changer la donne du face-à-face irano-saoudien qui depuis des décennies déterminait les évolutions régionales. « Il y aura des tâtonnements et des ratés dans la bataille de cette nouvelle ère. Mais les gens, et surtout la jeune génération, semblent forts et déterminés », se félicite Labib Kamhaoui, analyste politique en Jordanie.




